Photographie, écoles, nouvelles écritures et transmédia

Kiosque Photo, la vie en communauté

Par Alain Lebacquer, article publié dans « Le photographe »

A l’ère de la globalisation de l’image, la première expérience de kiosque numérique regroupant des agences de presse sur un même outil de recherche fait des émules. Les petits frères de Pixpalace sont aujourd’hui prêts à prendre la relève. Gagner du temps, sans serveur client, ni abonnement… Une offre simplifiée proposée aux services photos par ces nouveaux arrivants qui veulent retrouver leur indépendance : le phénomène est récent.

Les agences, face aux évolutions du métier, se décident enfin à se grouper en coopérative pour proposer des moteurs collectifs.

Curieux de ce changement, nous avons rencontré Bruno Cassajus dans les locaux d’Abaca Press pour qu’il nous présente son dernier-né. En effet, ce directeur d’agence porte une double casquette, puisqu’il est devenu le gérant d’un projet qui vient tout juste de voir le jour, regroupant plusieurs agences françaises présentes sur le secteur de la presse. Ce groupement fédère déjà une dizaine d’agences d’illustration et d’actualité, cent pour cent françaises, sur un kiosque en ligne baptisé Agencesonline.fr. Cet accord entre Rea, Abaca, Visual, DPPI, Leemage, Phanie, Rue des Archives et les banques d’images Photo12, BSIP, Oredia, Look at sciences ou Inside a permis d’établir une plate-forme commune sous la forme d’une association coopérative. Chaque entité a le même pouvoir de décision avec un équivalent en part sociale dans la structure. « Notre statut est simple : une agence égale une voix et notre règlement intérieur s’applique à tous de la même manière », lance le directeur de cette association d’un nouveau genre.

Ces agences étaient auparavant pour la plupart présentes sur un autre kiosque bien connu. Alors pourquoi cette migration soudaine ? Comme nous l’explique Bruno Cassajus : « Cette décision, nous l’avons prise par rapport à la demande des entreprises de presse. Nous avons voulu leur apporter une offre globalisée et surtout gratuite. Certains de nos clients refusaient la solution serveur proposée par Pixpalace, essentiellement pour des raisons de sécurité informatiques. »

Référence et grand frère à la fois, Pixpalace a bénéficié pendant quelque temps d’un quasimonopole sur le marché très particulier des kiosques multi-agences. Son système par serveur chez le client a fait son chemin, et l’offre s’est très vite élargie. Conséquence directe: la liste des agences diffusées s’est allongée. Un peu à  l’instar des chaînes câblées sur les réseaux des opérateurs Internet.

Ce système a été novateur et bénéfique à tous. Aujourd’hui pourtant il semble arriver à ses propres limites face à une clientèle de plus en plus exigeante et en réaction à un système où agences comme clients payent un abonnement afin d’avoir accès aux deux facettes de la technologie. L’arrivée de moteurs de recherches en ligne très performants, doublés de procédés web plus souples, est en train de changer la donne. Ces nouvelles technologies ont sans nul doute poussé ces premières agences à quitter le navire.

Un autre projet de kiosque communautaire, baptisé Stella, devrait être opérationnel d’ici septembre 2009. Wilfrid Estève, ancien membre de l’OEil Public, codirecteur de l’agence Myop, en est l’instigateur. Son but : créer un moteur de recherche commun permettant de regrouper une photographie d’auteur tournée vers l’international. « Notre modèle est différent de Pix », précise cet entrepreneur d’un genre nouveau. « Nous souhaitons créer un GIE (groupement d’intérêt économique) autour d’un noyau dur d’agences prêtes à nous suivre dans l’aventure. Nous voulons un ancrage qualitatif avec un contenu qui soit vraiment différent de ce que l’on trouve sur d’autres moteurs. » Pour le moment, certains noms de la photo d’auteur participent à ce projet : Vu’, Signature, Myop ou encore la coopérative Picturetank… Ils forment le noyau dur, avec le statut de membres associés. D’autres devraient les rejoindre comme le collectif Tendance fl oue, le Bar Floreal, Cosmos, VII, ou bien Noor… « Stella est un projet qui a mûri depuis longtemps dans ma tête. Déjà il y a quatre ans c’était un objectif que j’avais défendu avant de quitter l’OEil Public. Ce projet devait se faire avec Algoba et regrouper d’autres collectifs. A l’époque les autres n’ont pas suivi, mais la situation est différente depuis l’arrivée de Pixpalace, les agences et collectifs ont pris la mesure de l’importance de se fédérer. Aujourd’hui il faut se rassembler face à la concurrence, nous n’avons pas d’autre choix ! »

Un discours que l’on retrouve à peu près identique chez Agencesonline, au seul détail près que “la concurrence” y est clairement désignée : les gros portails anglosaxons de type Getty et Corbis… Bruno Cassajus ne mâche pas ses mots : « Nous sommes placés face à des agences qui n’appliquent pas les mêmes règles. La plupart de ces structures sont anglo-saxonnes et n’ont donc pas à respecter la même protection sociale, ni les mêmes taxes qu’une agence de presse française. Des photographes indépendants payés entre 200 à 300 dollars pour une soirée de prestige avec des stars, des agences qui leur demandent d’abandonner ensuite tous leurs droits, voilà la réalité de cette concurrence déloyale. D’un autre côté, le numérique a changé la donne ; le modèle de production est bouleversé et les magazines sont confrontés à des réductions drastiques de leur budget. Nous sommes donc obligés de répondre à ces défis du monde dela photo. » Ainsi pour le gérant de cette plate-forme, qui se veut 100 % française, la réponse est simple : il faut offrir plus avec en premier lieu la gratuité du service, avec un accès facile sur le web, et enfin un regroupement sous forme de portail où chacun garde son autonomie. Pour le reste, chaque agence gère ses ventes et sa tarification.

Un système peu onéreux, qui s’appuie sur une technologie web simplifiée. Il faut dire qu’il est désormais possible de travailler sur des moteurs de recherche en ligne très rapides. Agencesonline s’est donc tourné vers cette solution en ligne mise au point par l’un des leaders de ce marché, la société Algoba. Le système, tout comme Pix, est basé sur du “push” (un dispositif où l’on pousse les images sur un serveur FTP), dans une seconde étape, cette technologie s’appuie sur un serveur qui met en ligne les photographies en basse définition. Ensuite le moteur de recherche n’a plus qu’à gérer les demandes en temps réel. Chaque agence paye son espace disque selon le nombre de gigas utilisés, auquel vient s’ajouter un abonnement mensuel qui comprend la partie prestation technique.

Chez Stella, le défi est un peu différent. « La technologie que nous souhaitons utiliser est plus pointue, ce qui rend plus difficile sa mise en oeuvre », précise le créateur de ce projet. « Nous ne travaillons pas par stockage de données mais grâce à un logiciel développé par une société allemande, qui va chercher directement les photos dans les bases de données des agences présentes sur le portail. Ce moteur peut être comparé à un gros tuyau qui va se brancher sur les archives. Notre réussite dépend donc aussi de l’avancée de chacun dans l’indexation et la mise en ligne de ses photos. Mais pour moi, avec ce nouvel outil, le système push sur FTP, c’est déjà de la préhistoire ! » Outre ce moteur dernier cri, Stella envisage de développer d’autres services, comme le traçage des publications, un département juridique mis en commun, et une proposition multimédia qui s’adresse aux sites de presse en ligne. Dans ce catalogue, on retrouvera entre autres les fameux POM (petits objets multimédias développés par la société Hans Lucas).

Côté clients, ces nouveaux portails devraient bénéficier d’un accueil favorable, et cela pour une raison très simple, liée à leur gratuité et leur facilité d’accès. « L’adage selon lequel le client est roi est toujours d’actualité. Notre clientèle s’est vite élargie et nous comptons déjà plus de 600 habitués réguliers, dont un secteur hors presse qui n’est pas négligeable. Il faut dire que les services photo qui se sont considérablement réduits en personnel n’ont plus le temps de courir le Web d’agences en agences pour croiser les recherches », précise Bruno Cassajus.

Même son de cloche chez Stella, où l’on souhaite l’ouverture vers d’autres marchés. Ce futur portail va aussi axer sa politique éditoriale sur la vente de sujets et de produits multimédias. « L’outil Internet a évolué et la profession a changé ! Le client doit avoir accès à une variété de regards et de propositions », souligne Wilfrid Estève. « Ce que nous voulons éviter : le bruit et le mélange des genres. L’offre étendue ne peut se faire au détriment de la qualité ! »

Réponse à la crise, réaction face à des pratiques de hard discount… la naissance de ces deux kiosques communautaires est bien le signe d’une évolution de la diffusion de photographie sur un marché devenu de plus en plus concurrentiel. Se regrouper pour résister est une nécessité pour les plus petites agences ou collectifs. Cette génération de kiosque en ligne devrait donc prospérer. Y aura-t-il de la place pour tous ?

Par Alain Le Bacquer, publié dans le magazine « Le Photographe », numéro 1673 (page 34 et 35) du 10/04/09.


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