Photographie, écoles, nouvelles écritures et transmédia

Arles 2012 : le pari d’une rencontre

Jean-Jacques Naudet m’a proposé de couvrir l’édition 2012 des Rencontres d’Arles pour le Journal de la photographie. 25 articles ont été réalisés du 1er au 8 juillet lors de la semaine professionnelle avec la complicité de Samantha Rouault.

Ils présentent les portraits des principaux acteurs du festival, de l’ENSP d’Arles ainsi que certains artistes ou auteurs. Que retenir de cette édition ? Il s’agit d’un pari audacieux, celui de dédier un festival à une école et d’aller à la rencontre de ses diplômés et de ses professeurs. Trente ans est l’âge de la maturité, il permet de se retourner vers les élèves qui en sont sortis en mettant en perspective leurs parcours.

La semaine professionnelle a fait prendre conscience de la diversité des profils qui sont passés par l’ENSP : commissaires d’exposition, responsables de collections, critiques, iconographes, éditeurs ou encore libraires. Ces « gens de l’image » comme aime à les définir Alain Desvergnes. Ce ne seront pas les regards des photographes diplômés que je retiendrai de cette édition car je connaissais déjà la plupart des séries présentées ainsi que les personnes. Par contre il est très probable que les festivaliers étrangers fassent de belles découvertes. En dehors des choix sur l’ENSP, mes coups de coeur vont aux expositions de Davide Monteleone, Sophie Calle, au WIP et à Delphine Bedel pour ses photobooks, aux éditions Contrejour ainsi que l’installation de Mehdi Meddaci.

Ce festival a révélé l’importance de la famille que constitue l’ENSP et de ses ramifications dans le paysage professionnel français. Le 1er juillet 2012, journée de constitution de l’association des anciens étudiants, l’émotion était visible dans les yeux de tous : élèves, diplômés, professeurs, anciens directeurs… La création d’un doctorat a été bien accueillie et le déménagement sur le nouveau site préfigure un important potentiel. Néanmoins Rémy Fenzy est conscient que  le développement de l’école se joue désormais à une échelle européenne et internationale.

Cette édition de la Nuit de l’année a confirmé que les quartiers de la Roquette et de l’Hauture sont les plus appropriés pour une manifestation populaire. Pour ma part, j’ai eu du mal à revoir les clichés d’une campagne présidentielle déjà très médiatisée.

En 2012 les Rencontres ont enfin communiqué sur le festival Off. Cette manifestation évolue bien, elle est pertinente et complémentaire au IN. En parallèle à cela, le centre ville a vu l’émergence des vrais lieux alternatifs, souvent éphémères : « Self Publish, Be Happy », The Last Hypermarkt, le Magasin de jouets ou encore la galerie Point de vue. Libraires et éditeurs y présentaient des ouvrages et le festival des Nuits Photographiques projetait quotidiennement ses soirées. Des anciens des l’ENSP comme Olivier Cablat (The Last Hypermarkt) ou Nicolas Havette (le Magasin de jouets) ont réussi le pari de créer des espaces faisant converger une programmation pointue (en association avec la librairie du BAL ou le festival des Nuits Photographiques) et une ambiance festive (soirée de projections du collectif Transit accompagnée par le philharmonique de la Roquette) ou décontractée (tournoi de ping pong).

Le colloque et le séminaire ont connu une hausse de fréquentation, en tant qu’enseignant j’ai trouvé les plateaux de qualité.

Retrouvez ici « Intensités de la photographie (1/3) > La photographie et l’enseignement sur France Culture ».

Cependant deux regrets :

- Celui de ne pas être allé plus en profondeur en terme de pédagogie. J’aurais aimé plus de réflexion, d’échanges et moins de présentation des structures. C’est le discours de Tadashi Ono de la section de photo de Kyoto University of Art and Design et son approche pédagogique qui m’ont le plus séduit : “Nous pensons que le système de l’université est obsolète. Il faut créer quelque chose de différent.”

- Nous avons souvent entendu parler de « l’image en mouvement » et des POM durant les interventions. Alors que les logiques transmédias et multisupports se développent et qu’un marché se structure (le budget du département création nouvelles écritures de France Télévision s’élève à 1,2 million d’euros en 2012. Pour le transmédia, l’enveloppe est de 3 millions d’euros, tous programmes confondus), aucune des écoles présentes n’a été capable de développer le sujet. Le digital storytelling, les POM, la vidéographie et les plateformes documentaires interactives représentent de gros enjeux pour les photographes. J’ai eu l’impression que le temps s’était arrêté depuis « La jetée » de Chris Marker.

Une étude de l’IDATE, publiée en juillet sur le site du Centre National du Cinéma et de l’image animée (CNC), montre « la part massive et croissante de la vidéo sur Internet » : en France, l’audiovisuel professionnel occupe ainsi déjà 89,3% du trafic sur les réseaux fixes et 26% sur les réseaux mobiles à haut débit.

Depuis 2005 nous avons un savoir-faire en France autour des nouveaux formats en photographie, qu’attendons-nous pour l’enseigner au sein des écoles supérieures ? Aux Etats-Unis, une quinzaine d’universités développent des programmes spécifiques en digital storytelling.

Dans cette continuité, j’aurais apprécié de voir un espace dédié aux nouvelles formes de représentation de la photographie et du photojournalisme : la Petite Oeuvre Multimédia, la vidéographie ou encore le webdocumentaire.

Après avoir pris le pari de mettre en avant une école, l’édition 2013 des Rencontres aura-t-elle l’audace de miser sur les expériences interactives et linéraires en photographie ?

Wilfrid Estève.

Article publié dans le Journal de la Photographie le 16 juillet 2012.

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Retrouvez ci-dessous l’ensemble des articles que j’ai publié durant la semaine professionnelle. En cliquant sur les titres vous pourrez prendre connaissance de l’intégralité des billets sur le journal de la photographie :

Arles 2012 : Luce Lebart
Luce Lebart est historienne de la photographie, depuis septembre 2011 elle est responsable des collections à la Société française de photographie. Diplômée de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles, ses recherches sur l’archive et l’image concernent la photographie scientifique…

Arles 2012 : Sylvie Lécallier, Musée Galliera
Sylvie Lécallier est diplômée de l’École nationale supérieure de la photographie (1993). Depuis 2000, elle est chargée de la collection photographique Galliera, Musée de la Mode de la ville de Paris. Ce fond conséquent (50.000 images) et spécialisé, rassemble aussi celui…

Arles 2012 : Christophe Berthoud, Alinari
Diplômé de l’ENSP en 1992, Christophe Berthoud collabore comme historien de la photographie. Invité aujourd’hui à revisiter la production des Alinari entre 1852 et 1920, Christophe Berthoud a choisi de rendre compte de la diversité des thèmes et des genres abordés à travers le…

Arles 2012 : Arnaud Claass
En 1967, terminant des études musicales, Arnaud Claass découvre la photographie. Il va alors parcourir les États-Unis jusqu’au milieu des années 1970 avant de s’orienter vers une œuvre personnelle. “L’image photographique non comme réponse, ni même comme question : comme exclamation” déclare t-il en 1996 dans “In Photographies 1968-1995”.

Arles 2012 : Rémy Fenzy par Wilfrid Estève
Personnalité réfléchie, exigeante et tenace, Rémy Fenzy a commencé sa carrière dans l’administration à l’Ambassade de France de Reikjavik (Islande), puis a décidé de compléter sa formation supérieure à la Sorbonne (Paris I), avant de devenir professeur des écoles d’art, puis…

Arles 2012 : François Hébel par Wilfrid Estève
“L’année dernière, Rémy Fenzy est venu me voir en me disant que l’école allait avoir trente ans. Il m’a demandé si à cette occasion, il était possible d’avoir un petit coin dans le festival. Ce que j’ai refusé tout d’abord”. Ensemble, ils ont pris le temps d’imaginer…

Arles 2012 : Alain Desvergnes
“Imaginez si nous avions pu avoir une réunion entre Rousseau et Voltaire et en faire un colloque ? Nous aurions eu ces deux bonhommes qui nous auraient raconté leur vie et leur histoire. Nous avons la chance aujourd’hui d’avoir les plus grands photographes du monde. Même si certains sont…

Arles 2012 – Off : Omar Victor Diop
« Dans cette série de photographies, je tente, dans une esquisse fantaisiste, optimiste et une certaine naïveté, de réconcilier utile et futile. Car, que ferons-nous demain de ce que nous ne serons plus en mesure de jeter ? Et, un jour, le Beau ne le sera-t-il pas que s’il a vécu ? …

Arles 2012 : Voies Off
L’histoire du festival des Voies Off est intimement liée à celle de l’ENSP. Créé par Christophe Laloi alors qu’il y était encore étudiant, il tenait dédier la soirée d’ouverture de la 17e édition à la célébration des 30 ans de l’école. Fruit d’une belle collaboration, Voies Off et l’ENSP ont…

Arles 2012 : Christian Milovanoff
Tout comme Christian Milovanoff aime associer des images, superposer des photographies ou, voir simultanément en transparence le recto et le verso d’une page de journal imprimé, trois autres facettes de sa personnalité vont nous être révélées durant ce festival. A nous de les saisir…

Arles 2012 : la visite de la Ministre : Hier, à la fin du festival, la Ministre de la culture, Aurélie Filippetti, s’est déplacée à Arles. Wilfrid Estève a réalisé ces clichés et nous fait partager cette anecdote : François Hébel a conseillé à la ministre de goûter une glace à la pistache spéculos.

Arles 2012 : Work In Progress
A l’occasion des 20 ans de l’Association Etudiante de l’ENSP, l’exposition « Work In Progress » (W.I.P.) est accompagnée d’un beau projet éditorial. Huit “Photobooks” ont été publiés. Ils sont dirigés par Delphine Bedel, photographe, commissaire et directrice de “l’Amsterdam Art/Book Fair…

Arles 2012 : Manga – Mat Jacob & Monica Santos
C’est un entrelacement de dessins et d’images. C’est une rencontre entre les premiers et les seconds, dans des tonalités de gris, de bleus et de teintes saturées parfois, flamboyantes, ponctuant ce projet, le portant, comme un élément novateur. Le crayon est maîtrisé, et…

Arles 2012 – Off : Guillaume Chamahian
“On dit que la musique adoucit les moeurs”… C’est sur cette phrase que Guillaume Chamahian termine le texte de sa série intitulée “Bosnia”. Sans doute un petit clin d’oeil à une vie antérieure. “J’ai arrêté ma scolarité en troisième. A 18 ans on m’a offert un appareil photo…

Arles 2012 – Off : Bosnia de Guillaume Chamahian
En début de semaine, on a souvent pu croiser Guillaume Chamahian dans les rues d’Arles entrain d’afficher des images extraites de sa série Bosnia. 8 grands formats de 1,50 m sur 2,50 m interpellent les passants sur la guerre de Bosnie-Herzégovine. “Il m’a fallu du temps…

Arles 2012 : La Nuit de Samantha Rouault
Il arrive parfois que l’enthousiasme traverse le pont puis s’essouffle. Dans la nuit noire, les lettres NUIT DE L’ANNEE flottaient fièrement sur le Rhône. L’idée était bonne et le demeure encore aujourd’hui, au lendemain d’une soirée qui devait s’annoncer festive. Les yeux…

Arles 2012 : Promo 2012, Echapée belle ?
Place aux jeunes ! La promotion 2012 des diplômés de cette année est à la fois exposée et publiée. Edité pour la première fois depuis la création de l’Ecole nationale supérieure de la photographie, l’ouvrage donne à voir vingt trois parcours de diplômés de la promotion 2012, a…

Arles 2012 : Colloque ENSP
Dans le cadre du colloque “Intensités de la photographie”, préparé, coordonné et animé par Françoise Docquiert et Rémy Fenzy, j’ai assisté mercred 4 juillet à une matinée consacrée à la thématique “Photographie et enseignement”. Les questions “Comment enseigne-t-on la photographie…

Arles 2012 – Off : Ulrich Lebeuf
C’est en bordure des arènes, au n°45. Il y a de la terre battue, des gravats, et c’est merveilleux. Des fauteuils disposés de part et d’autre en bas accueillent le visiteur, le regardeur. On se sent un peu chez soi, un peu ailleurs, le temps de gravir les quelques marches qui mènent à…

Arles 2012 – Off : Pour l’Instant
Vendredi 6 juillet à 18h30, à la Bourse du travail, l’équipe de l’association “Pour l’instant” va annoncer la création de la Villa Pérochon, nouveau centre d’art dédié à la photographie en France. Sylviane Van de Moortele est membre fondatrice et présidente de “Pour l’instant” depuis…

Arles 2012 : Nathalie Gallon par Wilfrid Estève
Nathalie Gallon, directrice du prix « Carmignac Gestion du photojournalisme », nous explique les raisons de sa présence sur les Rencontres. « Deux lauréats m’accompagnent. Tout d’abord, une exposition est présentée dans le IN, suite à la publication de « Lashkars, milice…

Arles 2012 – Off : Transit
Nanda Gonzague est, avec David Richard, le fondateur du collectif Transit. Il pratique une photographie proche du documentaire et en parallèle, prend part à la coordination de projets réalisés dans la galerie “L’espace Transit” à Montpellier. Son travail sur l’Arménie intitulé “Hayastan” est…

Arles 2012 : ENSP, les anciens élèves
C’est avec beaucoup d’émotion que l’Association des Anciens étudiants de l’Ecole Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles a été créée le 3 juillet 2012. Ce fut l’occasion d’une grande réunion de famille dans la cour de l’hôtel Quiqueran de Beaujeu, la première depuis 30 ans…

Arles 2012 : Voies Off – Christophe Laloi
Christophe Laloi est le directeur du festival Voies Off. Cet ancien élève de l’école sort de la promotion Claude Cahun (1996). “Une promotion dynamique et soudée, j’y ai eu une vraie vie d’étudiant. La place que j’occupe sur le Off m’a permis de suivre les travaux de tout le monde…

Arles 2012 : Magnum, Clément Saccomani
Magnum est-il toujours d’actualité ? C’est la question à laquelle va répondre l’agence autour d’une table ronde, de 16h30 à 18h00. Pour faire suite à une invitation informelle de François Hébel à la tenue de leur assemblée générale à Arles, les photographes de la coopérative…

2 Réponses à “Arles 2012 : le pari d’une rencontre”

  1. Bonjour Wilfrid,

    Je m’étonne que tu ne mentionnes pas dans cet article la porte ouverte par le festival des Nuits Photographiques et la notion de film-photographique, effectivement comme tu le dis très bien dans l’article La Jetée (que nous avons diffusé lors de la première édition) est une référence pour tout le monde mais regardons ce qui se fait aujourd’hui et pas que sur le terrain « POMesque ». Et lorsque l’on voit des création comme le film de J.G. Périot , le dernier d’Augustin Rebetez : Maison ou bien encore « Places of sorrow – To Gaza and Back » de Gabriele Stabile, ou encore Blanco de l’Agence Vll, que nous avons tous diffusé cette année pendant le festival des Nuits Photographiques (et oui les Nuits Photographiques c’est en juin à Paris et non à Arles au théâtre antique en juillet … ), je suis d’accord pour te rejoindre et dire qu’il faut que les écoles se bougent sur ce plan de l’image fixe à l’écran ou comme tu le dis sur le transmedia, mais il m’est avis que quoi qu’il arrive ce sont les élèves qui font les écoles et cela doit venir d’eux…

    • Wilfrid dit :

      Bonjour Nicolas,

      Les Nuits photographiques sont très pertinentes dans le paysage actuel des festivals français mais le sujet de l’article est l’édition 2012 des Rencontres d’Arles. Ceci explique que je ne mentionne ni les NP, ni l’ensemble des prix qui se sont montés en digital storytelling ces trois dernières années en Europe.

      Après effectivement, les nouveaux formats de représentation de la photographie vont au-delà de la Petite Oeuvre Multimédia et ce qui se passe en vidéographie est très intéressant (je suis plus sensible aux écritures linéraires qu’interactives). Certes « c’est les élèves qui font les écoles » mais les programmes pédagogiques et les enseignements doivent évoluer. Et suivre la dynamique du marché professionnel.

      Juste une précision, l’image fixe à l’écran et le transmédia, ce n’est pas la même chose. Il s’agit d’une stratégie multisupport et adaptée à plusieurs univers narratifs (les contenus sont différents selon les médias).

      A très bientôt, Wilfrid.

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